Une petite rue pentue, un mur avec ses contreforts, un vieux réverbère, un escalier, un îlot d’habitations, l’église Saint Pierre et son cimetière: divers éléments représentatifs de la butte Montmartre réunis ici en un collage très subjectif. Roman Greco a délibérément construit un ensemble imaginaire constitué de morceaux de réel.
Bien que n’occupant que le quart de la surface peinte, l’église et le cimetière sont le sujet principal Sortis de leur  environnement, on les retrouve sur un promontoir  exagérément surélevé et sont mis en valeur, comme enchâssés, par deux lignes courbes qui contrastent avec les toits et habitations sur la gauche; ceux-ci sont peints comme une accumulation de figures géométriques multicolores et entremêlées. Un réverbère allumé et le bleu sombre du ciel suggèrent la tombée de la nuit, cependant, les tons ocres, jaunâtres, de l’église et du cimetière éclairent le tableau d’une lumière intérieure, comme un phare qui domine le paysage.

 Je suis allé me promener dans les trois tableaux représentant le cimetière du calvaire et l’église Saint Pierre de Montmartre (No 69, 70 et 71), ce sont des terrains instables, chaotiques mystérieux, effrayants sur lesquels j’ai trébuché plus d’une fois.
       

Roman Greco y représente partiellement le monde visible: on reconnaît l’église et on devine le cimetière au premier plan, mais c’est avec une subjectivité assumée qu’il explore un monde intérieur, caché, lié à cet endroit; un monde fait de dissonances et de déchirements. La toile n’est plus une surface plane, il y étend  impulsivement, furieusement une pâte aux couleurs exacerbées, créant des épaisseurs, des reliefs, comme si le tableau était un terrain, un sol avant d’être une image, il en résulte un chaos provoqué par la destruction des formes et du graphisme, avec des taches juxtaposées, superposées,  et crevassées comme jetées au hasard.

 

Cela génère tant d'ambiguïtés; d’instabilité que les configurations qu’on peut y déceler ne sont dues qu’à notre imaginaire, à nos fantasmes,
à notre propre subjectivité.  ”Beaucoup plus que celui qui est inspiré, le poète est celui qui inspire” disait  Paul Eluard. 

#6 - Le lapin à Gill - huile sur toile - 73x100 -1962

Il fait presque nuit sur Montmartre, rien ne bouge, pas de bruit, le Lapin Agile semble assoupi, Une lueur pâle n’adoucit pas la violence de sa façade rouge, partiellement décrépie, très abimée. Etalée au couteau, une couche de pâte variant du vermillon au brun sale reconstitue la texture du vieux mur, laissant apparaître toutes les usures et les cicatrices du temps. Le reste n’est que jeu d’ombres et de lumières, de formes plus ou moins bien définies dans un chaos de couleurs appliquées en couches épaisses, la peinture est à peine étalée, souvent déposée en petits monticules qui se tortillent et s’entremêlent. Les arbres par exemple, ressortent presque comme des bas reliefs. le pignon de gauche et la chaussée sont éclairés par les dernières lueurs d’un soleil déjà couché: “entre chien et loup” instant fugitif figé sur la toile.Une porte ou une fenêtre laissée entrouverte laisse échapper une lumière blanche et quelques notes de blues, un concert va commencer, entrons, le Lapin nous appelle, allons faire un tour au Pays des Merveilles.

Graphisme impulsif et souvent subjectif, contours imprécis ou flous, perspectives surprenantes et trompeuses, couleurs non conformes, parfois violentes et qui se mélangent ou se chevauchent. Roman Greco nous entraîne dans un monde onirique où les paysages urbains, pierres, murs, monuments deviennent des personnages qui prennent vie.

Les bras croisés, le réverbère réfléchit. Mais pourquoi le mur crie-t-il?

Héroïque, la vieille bâtisse tordue résiste aux poids des ans et de la neige pourtant si légère. Il en émane une atmosphère étrange, presque irréelle, d’instabilité, sous un ciel souvent animé lui aussi.

Seule la force des couleurs stabilise et immobilise la scène, comme une image fugitive souvenir d’un rêve.